Parmi les canards de nos basses-cours, le Barbarie occupe une place à part. Souvent méconnu, parfois confondu avec des hybrides, ce canard au regard expressif et à la démarche sûre de lui mérite bien qu’on lui redonne ses lettres de noblesse. Chez nous, il est élevé naturellement, au grand air, sans aucun vaccin ni traitement chimique, pour retrouver la vraie saveur d’un canard heureux.
A la ferme gîte du Cœur de Chêne, nous vendons Canards, Canes, oies, Poules et Coqs vivants & œufs fécondés.
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Toutes les photos illustrant cet article ont été prises par mon fils et moi dans notre élevage. Elles ne sont pas libres de droit, merci de ne pas les reproduire sans autorisation.
Origines et histoire
Le Canard de Barbarie (Cairina moschata) est un drôle de canard.
Massif mais capable de voler, silencieux mais très expressif, rustique, excellent couveur et doté d'une diversité de plumages étonnante, il ne ressemble finalement pas beaucoup à l'image que l'on se fait du canard domestique.
Et pour cause : il n'est pas issu du colvert (Anas platyrhynchos), contrairement à la grande majorité de nos canards domestiques. Il appartient à une autre espèce, originaire des régions tropicales d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud, domestiquée sur le continent américain bien avant l'arrivée des Européens. PubMed
À la ferme, c'est aussi devenu l'un des animaux qui nous passionnent le plus. Nous avions commencé par nous intéresser à ses qualités d'élevage. Puis sont arrivés Cybèle, Pedro et leurs descendants… et nous avons découvert que sous quelques plumes noires, grises ou chocolat se cachait un véritable petit laboratoire de génétique.
< Photo : notre cane Cybèle, notée 95/100 en exposition avicole, à 5 mois
Un canard qui n'est pas vraiment comme les autres
Le Barbarie descend directement du Canard musqué sauvage, Cairina moschata. Il constitue donc une lignée domestique distincte des canards dérivés du colvert. Cette particularité explique notamment que le croisement entre un Barbarie et un canard domestique issu du colvert donne le mulard, un hybride généralement stérile. Wikipédia
Originaire des Amériques, le Barbarie était déjà domestiqué par différentes populations autochtones avant l'arrivée de Christophe Colomb. Les oiseaux domestiques ont ensuite été transportés vers l'Europe, puis diffusés dans de nombreuses régions du monde. ScienceDirect
La France lui a réservé une place particulière : le Barbarie et ses hybrides y sont depuis longtemps appréciés pour leurs qualités de volaille de chair. Des sources historiques attestent même sa présence dans les basses-cours du Sud-Ouest dès le XVIᵉ siècle.
Une morphologie immédiatement reconnaissable
Impossible de confondre longtemps un Barbarie adulte avec un Coureur indien ou un canard de type colvert.
Son corps est puissant, relativement horizontal et particulièrement développé chez le mâle. Le dimorphisme sexuel est spectaculaire : les mâles adultes peuvent devenir considérablement plus lourds et massifs que les femelles. Les caroncules rouges qui entourent les yeux et la base du bec se développent également beaucoup plus fortement chez eux.
Mais malgré cette carrure de petit tank emplumé, le Barbarie conserve une étonnante agilité.
Les femelles notamment sont parfaitement capables de voler, de se percher et d'aller explorer des endroits que l'éleveur n'avait absolument pas prévu de leur attribuer.
Leurs pattes sont munies de griffes puissantes : ce ne sont pas uniquement des animaux faits pour barboter au milieu d'une mare. Leur ancêtre sauvage utilise aussi les arbres pour se percher et nicher.
(A gauche, notre jeune cane Circée à 6 mois, notée 94/100 en exposition)
Un canard étonnamment silencieux
C'est probablement l'une des premières choses que l'on remarque lorsque l'on vit avec eux : les Barbaries ne cancanent pas comme les autres canards.
Ils communiquent par toute une gamme de souffles, petits sifflements, mouvements de tête, postures et battements de queue. Les mâles adultes produisent notamment ce souffle caractéristique qui peut sembler impressionnant lorsque l'on ne les connaît pas. Ils sont aussi extrêmement expressifs.
Et comme souvent chez les animaux sociaux, « le Barbarie est calme » ne signifie pas que tous les Barbaries possèdent le même caractère. Certains sont très familiers, d'autres beaucoup plus réservés. Les relations hiérarchiques, l'âge, le sexe, la période de reproduction et l'espace disponible modifient considérablement leur comportement.
Chez nous, certaines canes sont incroyablement douces et proches de l'humain tandis que d'autres considèrent manifestement que notre présence constitue une violation flagrante de leurs droits fondamentaux. 😄
Ci dessous : Cybele (noir sauvage - notée 95/100 en exposition) à 18 mois et ses fils de l’année
Reproduction : des couveuses remarquables
S'il existe un domaine dans lequel le Barbarie n'a pas vraiment besoin de cours particuliers, c'est bien celui-là. Les canes possèdent généralement un instinct de couvaison très développé. Lorsqu'une cane décide réellement de couver, elle peut se montrer remarquablement déterminée.
L'incubation est plus longue que chez les canards issus du colvert : on compte généralement autour de 35 jours chez le Barbarie. Et une fois les petits nés, beaucoup de canes se révèlent d'excellentes mères : elles les rassemblent, les réchauffent, les défendent et leur apprennent rapidement à explorer leur environnement.
Chez nous, c'est d'ailleurs en observant les canetons dès leurs premiers jours que nous avons commencé à nous intéresser sérieusement à un autre aspect fascinant du Barbarie : sa génétique des couleurs.
Génétique des couleurs du canard de Barbarie : noir, bleu, lavender, chocolat et atipico
Quand on regarde un groupe de canards de Barbarie, on pourrait croire que les choses sont assez simples : certains sont noirs, d’autres bruns, gris, blancs ou panachés.
Earl (6 mois) & Barbie dans la brume matinale, sur notre ferme.
En réalité, sous chaque plumage se cache un véritable petit jeu de construction génétique. Couleur de base, dilution, patron et panachure peuvent se superposer, donnant naissance à une quantité impressionnante de combinaisons. C’est aussi ce qui rend la sélection passionnante : deux canards dont on connaît parfaitement l’apparence peuvent porter, sans le montrer, des caractères qui réapparaîtront plusieurs générations plus tard.
A la ferme gîte du Cœur de Chêne, nous travaillons principalement à la ferme autour du noir sauvage et du brun sauvage. Mais récemment, le mariage entre Cybèle, notre cane noire sauvage notée 95/100 en exposition, et Pedro Sanchez, notre mâle Lavender Sauvage, nous a réservé une surprise : au milieu de leurs canetons sauvages sont apparus plusieurs petits presque entièrement brun-noir.
C’est en cherchant à comprendre leur couleur que nous avons découvert à quel point la génétique du canard de Barbarie pouvait être riche.
Un de nos mâles, le beau Pédro Sanchez, lavender clair sauvage.
Une couleur n’est pas forcément… une couleur
C’est probablement la première chose à comprendre. Lorsqu’on parle d’un canard « bleu », « chocolat », « atipico » ou « pie », on mélange parfois des caractères génétiques de nature différente. Certains modifient la couleur des pigments. D’autres les diluent. D’autres encore déterminent où ces pigments apparaissent sur le corps. On peut donc imaginer le plumage comme une construction en plusieurs couches.
Un canard peut avoir une couleur sombre de base, recevoir une dilution qui transforme visuellement ce noir en bleu, puis posséder un patron atipico qui modifie la répartition de cette couleur, auquel peut encore s’ajouter une panachure blanche. C’est ainsi que l’on peut rencontrer, par exemple, des blue atipico, silver atipico ou chocolate atipico.
Ci dessus, canetons issus de nos reproducteurs : noir sauvage, brun sauvage, self black atipico et deux canetons bleus sauvages.
Le sauvage : le patron originel du Barbarie
Le canard de Barbarie sauvage (Cairina moschata) possède un plumage essentiellement noir, parcouru de magnifiques irisations vertes et violettes. Chez les canetons, le patron sauvage (wild type ou common dans la littérature anglophone) est particulièrement facile à reconnaître.
Le duvet présente des parties très sombres accompagnées de zones jaunes ou crème caractéristiques, notamment sur le visage et le dessous du corps. En grandissant, ces canetons peuvent devenir presque entièrement noirs. Les plumes très pigmentées produisent alors de superbes reflets métalliques verts, bleus et violets.
Des zones blanches peuvent cependant subsister ou apparaître, notamment au niveau des ailes. C’est l’un des principaux patrons que nous sélectionnons dans notre élevage.
L’atipico : un sauvage qui a perdu ses marques claires
Et puis, parfois, naît un petit qui ne ressemble pas du tout aux autres. C’est ce qui nous est arrivé avec la descendance de ma cane Cybèle et mon drake Pedro.
Sur sept canetons issus du même couple, quatre présentaient le dessin sauvage classique. Les trois autres étaient presque uniformément brun-noir dès leur naissance, avec un bec et des pattes très pigmentés. Pas de grandes zones jaunes. Pas de dessin clair autour du visage.
Ces canetons présentent le patron appelé atipico, également désigné dusky dans certaines publications. L’atipico ne doit pas vraiment être considéré comme une nouvelle couleur : il modifie le patron de pigmentation. C’est pourquoi il peut se combiner avec différentes couleurs et dilutions.
Un animal peut ainsi être noir atipico, chocolate atipico, blue atipico ou silver atipico. Chez nos jeunes, les premières plumes apparaissent actuellement noir-brun extrêmement foncé, avec déjà quelques irisations violacées. Nous allons donc suivre leur transformation jusqu’au plumage adulte.
Deux parents porteurs ne donnent pas uniquement des petits porteurs
La naissance de jeunes Atipico nous apprend quelque chose d'important sur leurs parents : puisque l'Atipico est un caractère récessif, Cybèle et Pedro doivent tous les deux posséder l'allèle permettant son expression.
Mais cela ne signifie pas que tous leurs petits le possèdent à leur tour.
Pour simplifier, appelons A l'allèle sauvage et a l'allèle Atipico. Deux parents porteurs sont donc A/a × A/a.
À chaque naissance, quatre combinaisons sont possibles :
25 % A/A → sauvage non-porteur
50 % A/a → sauvage porteur
25 % a/a → Atipico visible
Autrement dit, 75 % des petits présentent statistiquement le patron sauvage, mais ils ne sont pas tous génétiquement identiques. Parmi ces jeunes d'apparence sauvage, environ deux sur trois sont porteurs d'Atipico, tandis qu'un sur trois ne porte pas du tout l'allèle.
C'est précisément ce qui rend un caractère récessif si discret dans une lignée : un animal peut transmettre Atipico pendant plusieurs générations sans jamais en avoir l'apparence. Il suffit ensuite que deux porteurs soient accouplés pour que le patron puisse réapparaître.
À l'inverse, lorsqu'un caneton est Atipico (a/a), il n'y a plus d'ambiguïté : il a nécessairement reçu un allèle Atipico de chacun de ses parents.
Le plumage nous montre ce que l'animal exprime. Il ne nous montre pas nécessairement tout ce qu'il porte.
Ci dessus :
Photos 1 et 2 : une jeune cane noire Atipico et son frère noir sauvage, issus des mêmes parents. Chez la femelle, l'Atipico s'exprime visiblement dans le plumage ; son frère présente le patron sauvage et peut être porteur de l'allèle Atipico sans l'exprimer.
Photo 3 : cadrage rapproché montrant nettement la différence d'expression du patron sur le poitrail de deux jeunes mâles.
Photo 4 : groupe de jeunes issus des mêmes parents. Certains expriment le patron Atipico, tandis que d'autres présentent un phénotype sauvage tout en pouvant porter l'allèle sans l'exprimer.
Atipico : quand le standard rencontre le regard de l'éleveur
La question de l'Atipico dépasse finalement un peu la génétique. Elle interroge aussi notre manière de sélectionner les animaux et la place que nous accordons aux standards.
Lors d'une exposition avicole à Nontron, j'en discutais avec un autre éleveur. Comme moi, il trouve ces animaux particulièrement beaux et m'expliquait qu'il conservait certains sujets présentant ce type de patron, alors qu'ils ne correspondent pas aux variétés recherchées en exposition.
Un troisième éleveur, qui écoutait notre conversation, est alors intervenu pour nous rappeler que ce caractère était discriminatoire en exposition. Il a estimé que mes reproducteurs ayant donné des atipicos n’étaient « pas pur ».
Cette remarque m’a marquée, je n’ai pas su y réagir. Sa réaction m'a semblé révélatrice d'une conception très normative de l'élevage, dans laquelle la conformité au standard tend parfois à devenir une mesure de la valeur de l'animal lui-même. Ce qui m'a gênée n'est pas tellement qu'il ait défendu le standard. C'est le glissement du standard vers un jugement de valeur.
« Ce caractère est discriminatoire en exposition » = information technique, parfaitement légitime.
« Ton mâle n'est pas pur », lancé dans la foulée alors que nous parlions de conserver des animaux hors standard = hiérarchie implicite : conforme/pur d'un côté, et quelque chose de moindre de l'autre. Je vois ça comme une conception assez fermée de la sélection, centrée sur la conformité à un modèle établi, là où je suis davantage intéressée par ce que la diversité génétique peut nous apprendre et nous permettre de construire.
Dans une démarche d'exposition, elle se comprend parfaitement. Le rôle d'un standard est précisément de définir un modèle : morphologie, couleur, dessin du plumage et défauts éliminatoires. L'éleveur qui cherche à produire des sujets de concours a donc tout intérêt à écarter de sa lignée les caractères susceptibles de s'éloigner de ce modèle, même lorsqu'ils sont esthétiquement séduisants.
Mais ce n'est simplement pas tout à fait ma façon d'envisager l'élevage.
Un caractère « discriminatoire » dans un standard ne devient pas pour autant un défaut biologique. Il ne rend l'animal ni moins sain, ni moins beau, ni même nécessairement moins intéressant pour la sélection. Il signifie simplement que cet animal ne correspond pas au phénotype que l'on a décidé, collectivement et à un moment donné, de considérer comme idéal pour une variété donnée.
De la même manière, l'expression « pas pur » me paraît devoir être maniée avec précaution. Un Canard de Barbarie peut être parfaitement pur en tant qu'espèce domestique, tout en portant plusieurs facteurs de couleur ou de patron. Une lignée sélectionnée pour reproduire fidèlement une variété d'exposition et un animal « de race pure » ne sont pas exactement la même chose.
Mon mâle en est probablement une assez bonne illustration. Son patrimoine génétique semble manifestement plus complexe que ne le laisse penser sa couleur. Pour un éleveur cherchant à fixer une variété parfaitement conforme au standard, cette imprévisibilité peut être un inconvénient. Pour moi, c'est précisément ce qui le rend intéressant. Sa descendance permet d'observer des caractères cachés, de comprendre leur transmission et éventuellement de construire de nouvelles lignées en sachant ce que l'on sélectionne.
Je ne veux pas de petits clones, je veux être surprise, je veux être éblouie.
Cela ne signifie pas que les standards soient inutiles, bien au contraire. Ils ont permis de fixer et de préserver des races, des morphologies et des variétés remarquables. Mais je préfère les considérer comme des outils de sélection plutôt que comme une frontière entre les animaux qui auraient de la valeur et ceux qui n'en auraient pas.
L'histoire de l'aviculture montre d'ailleurs que cette frontière évolue. Des variétés autrefois absentes des standards ont fini par être reconnues après avoir été travaillées et stabilisées par des éleveurs. Chez le Barbarie, par exemple, le Lavender Magpie a été officiellement reconnu aux Pays-Bas en 2018.
Le parallèle avec le Coureur indien est également intéressant. Un éleveur présent à Nontron évoquait un mâle comparable dans ses propres lignées. Chez le Coureur, on ne parle toutefois pas génétiquement d'Atipico : cette race, issue du colvert, possède notamment le patron Dusky, qui assombrit lui aussi fortement le dessin sauvage. Et certaines expressions de ce patron, comme Blue Dusky et Apricot Dusky, sont reconnues dans le standard britannique du Coureur indien.
Autrement dit, « non standard » et « sans intérêt » sont deux notions très différentes.
Pour notre élevage, je continuerai donc à conserver les sujets Atipico que je trouve intéressants, tout en sachant parfaitement qu'ils ne répondent pas nécessairement aux critères recherchés en exposition. C'est un choix de sélection assumé : je préfère préserver une diversité qui m'intéresse plutôt que l'éliminer uniquement parce qu'elle ne rentre pas, aujourd'hui, dans une case du standard.
Un standard nous dit à quoi doit ressembler un animal pour concourir dans une variété donnée. Il ne décide pas quels animaux nous avons le droit de trouver beaux.
Et ils seront peut être demain nos nouveaux modèles de beauté officiels !
Jeune canard et cane self black atipico
Petit lexique de génétique
Avant d’aller plus loin, quelques mots reviennent souvent lorsqu’on parle de couleurs et de transmission génétique. Rien de très sorcier une fois traduits en français courant.
Gène
Un gène est une portion d’information génétique transmise des parents à leurs descendants. Certains interviennent dans la pigmentation, d’autres dans une multitude de caractéristiques de l’animal.
Allèle
C’est une version d’un gène. Pour simplifier, un même emplacement génétique peut proposer plusieurs « versions » possibles. Un caneton reçoit généralement une copie de sa mère et une copie de son père.
Dominant
Un caractère dominant peut s’exprimer avec une seule copie de l’allèle concerné. L’animal peut donc montrer le caractère même s’il ne l’a reçu que d’un seul parent.
Récessif
Un caractère récessif doit généralement être présent en deux copies pour devenir visible : une reçue du père et une de la mère. Avec une seule copie, le canard ne montre pas le caractère mais peut le transmettre. C’est ce que l’on appelle être porteur.
C’est exactement ce qui s’est produit avec nos atipico : Cybèle et Pedro ont une apparence classique pour ce patron, mais ont tous deux pu transmettre l’allèle récessif à certains de leurs petits. Lorsque le caneton reçoit les deux copies, l’atipico apparaît.
Porteur
Un animal est dit porteur lorsqu’il possède un allèle récessif sans l’exprimer visuellement. C’est l’une des raisons pour lesquelles on ne peut pas connaître tout le patrimoine génétique d’un reproducteur simplement en le regardant.
Homozygote
L’animal possède deux copies identiques d’un allèle à un emplacement donné. Un canard exprimant une mutation strictement récessive est donc homozygote pour cette mutation.
Hétérozygote
L’animal possède deux versions différentes d’un même gène. Dans le cas d’une mutation récessive, il peut alors être porteur sans que celle-ci soit visible.
Dominance incomplète
Ici, aucune des deux versions ne masque complètement l’autre : l’hétérozygote présente un aspect intermédiaire.
Le système bleu du Barbarie en est un excellent exemple : dans la nomenclature utilisée pour ce caractère, le noir possède deux copies de la forme non diluée, le silver deux copies du facteur de dilution, tandis que le bleu, qui n’en possède qu’une, présente une couleur intermédiaire.
C’est pourquoi Bleu × Bleu peut donner Noir + Bleu + Silver.
Autosomique
Cela signifie simplement que le gène concerné n’est pas situé sur un chromosome sexuel. Sa transmission ne dépend donc pas directement du fait que le descendant soit mâle ou femelle.
Lié au sexe
À l’inverse, un caractère lié au sexe est porté par un chromosome sexuel. Son mode de transmission peut donc être différent selon que le reproducteur ou le descendant est mâle ou femelle. C’est notamment le cas du Chocolate chez le Barbarie.
Génotype
C’est la composition génétique de l’animal pour le ou les caractères que l’on étudie. Une partie peut être totalement invisible à l’œil nu.
Phénotype
C’est ce que l’on peut observer : couleur du plumage, dessin, pigmentation du bec et des pattes, etc.
Un canard noir peut donc avoir le phénotype noir tout en possédant dans son génotype un allèle lavender invisible qu’il pourra transmettre à sa descendance.
Dilution
Une dilution modifie l’intensité ou l’apparence d’un pigment existant. Elle ne signifie donc pas nécessairement que l’animal possède une autre couleur de base : le bleu et le silver, par exemple, résultent d’une modification de l’expression du pigment sombre.
Patron
Le patron décrit surtout la façon dont les couleurs sont réparties sur l’animal. L’atipico est un bon exemple : il ne désigne pas simplement une couleur, puisqu’il peut se combiner avec du noir, du bleu, du silver ou du chocolat.
Panachure
Elle correspond à l’apparition et à la répartition de zones dépigmentées, donc blanches, dans le plumage. Chez le Barbarie, plusieurs mécanismes génétiques différents peuvent produire du blanc : deux canards « noirs et blancs » ne sont donc pas nécessairement génétiquement identiques.
À retenir
Pour comprendre la couleur d’un Barbarie, il faut donc distinguer ce que l’on voit de ce que l’animal porte génétiquement. Et c’est là que commencent les surprises : un caractère peut rester parfaitement invisible chez deux reproducteurs… puis apparaître chez leurs canetons lorsque les bonnes copies se rencontrent.
L'apparition de nos trois petits atipico permet également d'expliquer très simplement ce qu'est un caractère récessif. Cybèle et Pedro ne présentent pas eux-mêmes ce patron. Pourtant, l'atipico est décrit comme autosomique récessif. Pour qu'un jeune l'exprime, il doit donc recevoir l'allèle correspondant de ses deux parents.
Cybèle et Pedro peuvent ainsi présenter extérieurement un patron classique tout en portant chacun une copie invisible de l'atipico. Lorsqu'un caneton reçoit la copie de sa mère et celle de son père, le caractère devient visible. La génétique vient alors de faire réapparaître quelque chose que ni l'un ni l'autre des parents ne montrait. C'est l'une des raisons pour lesquelles les origines d'une lignée sont si importantes lorsqu'on travaille les couleurs.
Noir, bleu et silver : une même couleur, différents dosages
Le système bleu/silver permet de comprendre un autre mécanisme : la dominance incomplète. Ici, posséder une ou deux copies du facteur de dilution ne produit pas le même résultat.
Dans la nomenclature utilisée dans les travaux consacrés au Barbarie :
nn → noir
Nn → bleu
NN → silver, ou gris perle
Un canard bleu ne possède donc qu'une copie du facteur tandis qu'un silver en possède deux. Cela produit des croisements particulièrement intéressants.
Noir × Silver → 100 % Bleu
Chaque jeune reçoit une copie du facteur et se retrouve donc dans la situation intermédiaire. Mais :
Bleu × Bleu → environ 25 % Noir, 50 % Bleu et 25 % Silver
Deux canards visuellement bleus peuvent donc produire trois couleurs différentes dans une même couvée. Voilà qui illustre assez bien pourquoi la couleur des parents ne suffit pas toujours à prévoir celle des petits.
image générée par ia, les canetons peuvent être bicolores “sauvages” comme sur les photos d’illustration de cet article.
Et le lavender ? Encore un autre mécanisme
On pourrait facilement prendre le lavender pour une simple variante du gris ou du bleu. Génétiquement, ce n'est pourtant pas la même chose. Le lavender est autosomique récessif.
Il faut donc que l'animal reçoive l'allèle lavender de ses deux parents pour que la dilution devienne visible. Un canard qui n'en possède qu'une seule copie peut avoir une apparence parfaitement normale tout en étant porteur de lavender.
C'est ce qui donne un résultat apparemment paradoxal :
Lavender × Noir non porteur → descendants noirs porteurs de lavender
La dilution disparaît visuellement en première génération… sans avoir disparu génétiquement. Si deux porteurs sont ensuite croisés, le lavender peut réapparaître. C'est exactement ce genre de mécanisme qui explique qu'une couleur puisse sembler surgir « de nulle part » après plusieurs générations.
image générée par ia, les canetons peuvent être bicolores “sauvages” comme sur les photos d’illustration de cet article.
Lavender et Silver : deux couleurs qui peuvent se superposer
Une difficulté supplémentaire vient du fait que Lavender et Silver ne correspondent pas au même mécanisme génétique et peuvent être présents simultanément chez un même animal. Il ne faut donc pas toujours raisonner en termes de « Lavender ou Silver ».
Le Silver appartient au système de dilution du bleu : une copie du facteur de dilution produit le Bleu, tandis que deux copies produisent le Silver (gris perle). Le Lavender, lui, résulte d’une mutation autosomique récessive différente et indépendante. Un canard peut donc être génétiquement Lavender tout en portant également les facteurs responsables du Bleu ou du Silver.
Cette superposition modifie sensiblement l’apparence du plumage. Un Lavender pur est généralement plus foncé qu’un Silver, ce qui peut aider à les différencier visuellement. Mais lorsqu’un Lavender est également combiné avec du Bleu ou du Silver, son plumage peut devenir beaucoup plus clair et rendre l’identification à l’œil particulièrement délicate. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles les appellations Lavender, Silver, gris perle ou simplement perle sont parfois confondues entre éleveurs.
Il faut donc garder à l’esprit qu’une couleur gris très clair ne suffit pas à identifier le génotype d’un Barbarie. Lorsque l’origine génétique de l’animal est inconnue, les croisements avec des sujets dont le génotype est connu restent beaucoup plus instructifs que la seule observation de sa couleur.
Le site Muscovy Duck Dynasty illustre d’ailleurs très bien cette logique : il travaille séparément les couleurs (Black, Blue, Silver, Chocolate, Lavender…) et les patrons (Wild/Sauvage, Atipico, Pied, Magpie, etc.). Un même facteur de couleur peut ainsi s’exprimer sur différents patrons. Cette approche permet notamment de comprendre pourquoi Atipico n’est pas une couleur en soi, mais un patron génétique pouvant être combiné avec plusieurs couleurs de base. Muscovy Duck Dynasty — Colors & Patterns
image générée par ia, les canetons peuvent être bicolores “sauvages” comme sur les photos d’illustration de cet article.
Le chocolat : une génétique encore différente
Le chocolate est particulièrement intéressant chez le Barbarie. Cette mutation transforme la pigmentation normalement noire en une coloration brune chocolat. Mais contrairement au bleu, au silver ou au lavender, le chocolat est décrit comme récessif lié au sexe. Cela signifie que sa transmission dépend également du sexe du reproducteur qui porte la mutation. On peut donc, avec certains croisements soigneusement choisis, obtenir des résultats différents chez les mâles et chez les femelles.
Le chocolat peut lui-même être associé à d'autres facteurs de dilution. C'est ainsi que la combinaison de plusieurs mutations peut conduire à des coloris comme le lilac, le buff ou le cream. Une fois encore, ce que nous appelons une « couleur » est parfois le résultat de plusieurs mécanismes génétiques empilés les uns sur les autres.
image générée par ia, les canetons peuvent être bicolores “sauvages” comme sur les photos d’illustration de cet article.
Lilac, Buff et Cream : lorsque les couleurs se combinent
Et c'est là que les choses deviennent vraiment amusantes.
Les mutations ne sont pas nécessairement exclusives. Plusieurs peuvent être réunies chez le même animal et produire une couleur différente.
Ainsi :
Blue + Chocolate = Lilac
Silver + Chocolate = Buff
Lavender + Chocolate = Cream
Attention : le signe + est essentiel.
Cela ne signifie pas que croiser simplement un animal Blue avec un Chocolate produira automatiquement des Lilac, ni que Silver × Chocolate donnera immédiatement des Buff.
Cela signifie qu'un animal qui réunit génétiquement les deux facteurs nécessaires exprimera la couleur correspondante.
C'est précisément la distinction entre une combinaison génétique et le résultat d'un croisement.
Solid, self et atipico : attention au vocabulaire
Ces trois termes sont parfois utilisés comme s'ils étaient interchangeables. Ils ne le sont pas.
Atipico décrit un patron génétique particulier, très visible dans le dessin du duvet du caneton.
Solid décrit un animal dont le plumage est essentiellement constitué d'une seule couleur.
Self correspond à une uniformité encore plus poussée de la pigmentation, qui concerne également les parties nues comme le bec et les pattes.
Un atipico peut donc présenter un plumage très uniforme sans que le mot atipico signifie automatiquement self. Plusieurs de ces caractères peuvent également se retrouver sur un même animal. C'est précisément ce que nous allons pouvoir observer sur nos jeunes noirs atipico en grandissant.
Et le blanc dans tout ça ?
Là encore, « blanc » ne désigne pas nécessairement un seul mécanisme. Chez le Barbarie, plusieurs facteurs génétiques peuvent produire des zones blanches ou modifier leur répartition.
Le Pied (pie) produit une panachure dont l'étendue varie selon le génotype.
Le Whitehead, également appelé Canizie, concentre notamment le blanc sur la tête.
Le Magpie, ou Duclair piebald, correspond encore à un autre mécanisme, avec une répartition caractéristique des zones colorées et blanches.
Deux Barbaries noir et blanc qui semblent assez proches à première vue peuvent donc être génétiquement très différents. C'est une raison supplémentaire de ne pas déterminer un génotype uniquement à partir d'une photographie.
Pourquoi les canetons sont particulièrement intéressants
Chez certaines mutations, le duvet du caneton donne des informations qui deviennent beaucoup moins évidentes une fois l'animal adulte. C'est particulièrement vrai pour l'atipico. Nos petits sauvages et nos petits atipico sont nés des mêmes parents, le même jour et ont grandi ensemble. Pourtant, leur différence était spectaculaire dès l'éclosion.
À l'inverse, certains de nos jeunes qui développent aujourd'hui un plumage gris étaient beaucoup plus difficiles à différencier des sauvages lorsqu'ils étaient encore couverts de duvet. Photographier les reproducteurs dès leur naissance puis à différentes étapes de leur croissance constitue donc une mine d'informations lorsqu'on souhaite travailler sérieusement la génétique des couleurs.
La couleur visible n'est que la partie émergée de l'iceberg
C'est probablement ce qui nous passionne le plus dans ce travail de sélection. Un canard noir peut cacher une dilution récessive. Deux parents d'apparence sauvage peuvent porter tous les deux l'atipico et produire soudain un petit presque entièrement noir. Deux canards bleus peuvent donner des petits noirs, bleus et silver.
Deux animaux présentant des zones blanches comparables peuvent devoir leur apparence à des mécanismes génétiques différents et certaines mutations peuvent rester invisibles pendant une ou plusieurs générations avant que le bon mariage ne les fasse réapparaître.
On peut étudier les pedigrees, choisir soigneusement ses reproducteurs et calculer des probabilités. Mais avec des animaux dont les origines génétiques ne sont pas parfaitement documentées, une part de surprise demeure toujours. C'est aussi pourquoi nous préférons observer, photographier et suivre nos lignées sur plusieurs générations plutôt que de promettre une couleur précise sur la seule apparence des parents.
Cette année, la génétique nous a offert trois petits canetons brun-noir au milieu d'une couvée de sauvages. Nous pensions simplement avoir fait naître une nouvelle génération de Barbaries.
Eux avaient manifestement décidé de nous donner un cours de génétique