Génétique des couleurs du canard de Barbarie : noir, bleu, lavender, chocolat et atipico

Quand on regarde un groupe de canards de Barbarie, on pourrait croire que les choses sont assez simples : certains sont noirs, d’autres bruns, gris, blancs ou panachés.

En réalité, sous chaque plumage se cache un véritable petit jeu de construction génétique. Couleur de base, dilution, patron et panachure peuvent se superposer, donnant naissance à une quantité impressionnante de combinaisons.

C’est aussi ce qui rend la sélection passionnante : deux canards dont on connaît parfaitement l’apparence peuvent porter, sans le montrer, des caractères qui réapparaîtront plusieurs générations plus tard.

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Nous travaillons principalement à la ferme autour du noir sauvage et du brun sauvage. Mais récemment, le mariage entre Cybèle, notre cane noire sauvage notée 95/100 en exposition, et Pedro Sanchez, notre mâle gris très clair, nous a réservé une surprise : au milieu de leurs canetons sauvages sont apparus plusieurs petits presque entièrement brun-noir.

C’est en cherchant à comprendre leur couleur que nous avons découvert à quel point la génétique du canard de Barbarie pouvait être riche.

Une couleur n’est pas forcément… une couleur

C’est probablement la première chose à comprendre. Lorsqu’on parle d’un canard « bleu », « chocolat », « atipico » ou « pie », on mélange parfois des caractères génétiques de nature différente. Certains modifient la couleur des pigments. D’autres les diluent. D’autres encore déterminent où ces pigments apparaissent sur le corps. On peut donc imaginer le plumage comme une construction en plusieurs couches.

Un canard peut avoir une couleur sombre de base, recevoir une dilution qui transforme visuellement ce noir en bleu, puis posséder un patron atipico qui modifie la répartition de cette couleur, auquel peut encore s’ajouter une panachure blanche. C’est ainsi que l’on peut rencontrer, par exemple, des blue atipico, silver atipico ou chocolate atipico.

Le sauvage : le patron originel du Barbarie

Le canard de Barbarie sauvage (Cairina moschata) possède un plumage essentiellement noir, parcouru de magnifiques irisations vertes et violettes. Chez les canetons, le patron sauvage (wild type ou common dans la littérature anglophone) est particulièrement facile à reconnaître.

Le duvet présente des parties très sombres accompagnées de zones jaunes ou crème caractéristiques, notamment sur le visage et le dessous du corps. En grandissant, ces canetons peuvent devenir presque entièrement noirs. Les plumes très pigmentées produisent alors de superbes reflets métalliques verts, bleus et violets.

Des zones blanches peuvent cependant subsister ou apparaître, notamment au niveau des ailes. C’est l’un des principaux patrons que nous sélectionnons dans notre élevage.

La petite Circée à 2 semaines (ci dessus) puis à 3 mois (ci dessous)

L’atipico : un sauvage qui a perdu ses marques claires

Et puis, parfois, naît un petit qui ne ressemble pas du tout aux autres. C’est ce qui nous est arrivé avec la descendance de ma cane Cybèle et mon drake Pedro.

Sur sept canetons issus du même couple, quatre présentaient le dessin sauvage classique. Les trois autres étaient presque uniformément brun-noir dès leur naissance, avec un bec et des pattes très pigmentés. Pas de grandes zones jaunes. Pas de dessin clair autour du visage.

Ces canetons présentent le patron appelé atipico, également désigné dusky dans certaines publications. L’atipico ne doit pas vraiment être considéré comme une nouvelle couleur : il modifie le patron de pigmentation. C’est pourquoi il peut se combiner avec différentes couleurs et dilutions.

Un animal peut ainsi être noir atipico, chocolate atipico, blue atipico ou silver atipico. Chez nos jeunes, les premières plumes apparaissent actuellement noir-brun extrêmement foncé, avec déjà quelques irisations violacées. Nous allons donc suivre leur transformation jusqu’au plumage adulte.

Un bel exemple de caractère récessif

Petit lexique de génétique

Avant d’aller plus loin, quelques mots reviennent souvent lorsqu’on parle de couleurs et de transmission génétique. Rien de très sorcier une fois traduits en français courant.

Gène
Un gène est une portion d’information génétique transmise des parents à leurs descendants. Certains interviennent dans la pigmentation, d’autres dans une multitude de caractéristiques de l’animal.

Allèle
C’est une version d’un gène. Pour simplifier, un même emplacement génétique peut proposer plusieurs « versions » possibles. Un caneton reçoit généralement
une copie de sa mère et une copie de son père.

Dominant
Un caractère dominant peut s’exprimer avec
une seule copie de l’allèle concerné. L’animal peut donc montrer le caractère même s’il ne l’a reçu que d’un seul parent.

Récessif
Un caractère récessif doit généralement être présent en
deux copies pour devenir visible : une reçue du père et une de la mère. Avec une seule copie, le canard ne montre pas le caractère mais peut le transmettre. C’est ce que l’on appelle être porteur.

C’est exactement ce qui s’est produit avec nos atipico : Cybèle et Pedro ont une apparence classique pour ce patron, mais ont tous deux pu transmettre l’allèle récessif à certains de leurs petits. Lorsque le caneton reçoit les deux copies, l’atipico apparaît.

Porteur
Un animal est dit porteur lorsqu’il possède un allèle récessif sans l’exprimer visuellement. C’est l’une des raisons pour lesquelles on ne peut pas connaître tout le patrimoine génétique d’un reproducteur simplement en le regardant.

Homozygote
L’animal possède
deux copies identiques d’un allèle à un emplacement donné. Un canard exprimant une mutation strictement récessive est donc homozygote pour cette mutation.

Hétérozygote
L’animal possède
deux versions différentes d’un même gène. Dans le cas d’une mutation récessive, il peut alors être porteur sans que celle-ci soit visible.

Dominance incomplète
Ici, aucune des deux versions ne masque complètement l’autre : l’hétérozygote présente un aspect intermédiaire.

Le système bleu du Barbarie en est un excellent exemple : dans la nomenclature utilisée pour ce caractère, le noir possède deux copies de la forme non diluée, le silver deux copies du facteur de dilution, tandis que le bleu, qui n’en possède qu’une, présente une couleur intermédiaire.

C’est pourquoi Bleu × Bleu peut donner Noir + Bleu + Silver.

Autosomique
Cela signifie simplement que le gène concerné n’est
pas situé sur un chromosome sexuel. Sa transmission ne dépend donc pas directement du fait que le descendant soit mâle ou femelle.

Lié au sexe
À l’inverse, un caractère lié au sexe est porté par un chromosome sexuel. Son mode de transmission peut donc être différent selon que le reproducteur ou le descendant est mâle ou femelle. C’est notamment le cas du
Chocolate chez le Barbarie.

Génotype
C’est la composition génétique de l’animal pour le ou les caractères que l’on étudie. Une partie peut être totalement invisible à l’œil nu.

Phénotype
C’est ce que l’on peut observer : couleur du plumage, dessin, pigmentation du bec et des pattes, etc.

Un canard noir peut donc avoir le phénotype noir tout en possédant dans son génotype un allèle lavender invisible qu’il pourra transmettre à sa descendance.

Dilution
Une dilution modifie l’intensité ou l’apparence d’un pigment existant. Elle ne signifie donc pas nécessairement que l’animal possède une autre couleur de base : le bleu et le silver, par exemple, résultent d’une modification de l’expression du pigment sombre.

Patron
Le patron décrit surtout
la façon dont les couleurs sont réparties sur l’animal. L’atipico est un bon exemple : il ne désigne pas simplement une couleur, puisqu’il peut se combiner avec du noir, du bleu, du silver ou du chocolat.

Panachure
Elle correspond à l’apparition et à la répartition de zones dépigmentées, donc blanches, dans le plumage. Chez le Barbarie, plusieurs mécanismes génétiques différents peuvent produire du blanc : deux canards « noirs et blancs » ne sont donc pas nécessairement génétiquement identiques.

À retenir

Pour comprendre la couleur d’un Barbarie, il faut donc distinguer ce que l’on voit de ce que l’animal porte génétiquement. Et c’est là que commencent les surprises : un caractère peut rester parfaitement invisible chez deux reproducteurs… puis apparaître chez leurs canetons lorsque les bonnes copies se rencontrent.

L'apparition de nos trois petits atipico permet également d'expliquer très simplement ce qu'est un caractère récessif. Cybèle et Pedro ne présentent pas eux-mêmes ce patron. Pourtant, l'atipico est décrit comme autosomique récessif. Pour qu'un jeune l'exprime, il doit donc recevoir l'allèle correspondant de ses deux parents.

Cybèle et Pedro peuvent ainsi présenter extérieurement un patron classique tout en portant chacun une copie invisible de l'atipico. Lorsqu'un caneton reçoit la copie de sa mère et celle de son père, le caractère devient visible. La génétique vient alors de faire réapparaître quelque chose que ni l'un ni l'autre des parents ne montrait. C'est l'une des raisons pour lesquelles les origines d'une lignée sont si importantes lorsqu'on travaille les couleurs.

Jeunes canetons couleur sauvage “bleu” de 10 jours

Noir, bleu et silver : une même couleur, différents dosages

Le système bleu/silver permet de comprendre un autre mécanisme : la dominance incomplète. Ici, posséder une ou deux copies du facteur de dilution ne produit pas le même résultat.

Dans la nomenclature utilisée dans les travaux consacrés au Barbarie :

nn → noir

Nn → bleu

NN → silver, ou gris perle

Un canard bleu ne possède donc qu'une copie du facteur tandis qu'un silver en possède deux. Cela produit des croisements particulièrement intéressants.

Noir × Silver → 100 % Bleu

Chaque jeune reçoit une copie du facteur et se retrouve donc dans la situation intermédiaire. Mais :

Bleu × Bleu → environ 25 % Noir, 50 % Bleu et 25 % Silver

Deux canards visuellement bleus peuvent donc produire trois couleurs différentes dans une même couvée. Voilà qui illustre assez bien pourquoi la couleur des parents ne suffit pas toujours à prévoir celle des petits.

image générée par ia, les canetons peuvent être bicolores “sauvages” comme sur les photos d’illustration de cet article.

Et le lavender ? Encore un autre mécanisme

On pourrait facilement prendre le lavender pour une simple variante du gris ou du bleu. Génétiquement, ce n'est pourtant pas la même chose. Le lavender est autosomique récessif.

Il faut donc que l'animal reçoive l'allèle lavender de ses deux parents pour que la dilution devienne visible. Un canard qui n'en possède qu'une seule copie peut avoir une apparence parfaitement normale tout en étant porteur de lavender.

C'est ce qui donne un résultat apparemment paradoxal :

Lavender × Noir non porteur → descendants noirs porteurs de lavender

La dilution disparaît visuellement en première génération… sans avoir disparu génétiquement. Si deux porteurs sont ensuite croisés, le lavender peut réapparaître. C'est exactement ce genre de mécanisme qui explique qu'une couleur puisse sembler surgir « de nulle part » après plusieurs générations.

image générée par ia, les canetons peuvent être bicolores “sauvages” comme sur les photos d’illustration de cet article.

Le chocolat : une génétique encore différente

Le chocolate est particulièrement intéressant chez le Barbarie. Cette mutation transforme la pigmentation normalement noire en une coloration brune chocolat. Mais contrairement au bleu, au silver ou au lavender, le chocolat est décrit comme récessif lié au sexe. Cela signifie que sa transmission dépend également du sexe du reproducteur qui porte la mutation. On peut donc, avec certains croisements soigneusement choisis, obtenir des résultats différents chez les mâles et chez les femelles.

Le chocolat peut lui-même être associé à d'autres facteurs de dilution. C'est ainsi que la combinaison de plusieurs mutations peut conduire à des coloris comme le lilac, le buff ou le cream. Une fois encore, ce que nous appelons une « couleur » est parfois le résultat de plusieurs mécanismes génétiques empilés les uns sur les autres.

image générée par ia, les canetons peuvent être bicolores “sauvages” comme sur les photos d’illustration de cet article.

Solid, self et atipico : attention au vocabulaire

Ces trois termes sont parfois utilisés comme s'ils étaient interchangeables. Ils ne le sont pas.

Atipico décrit un patron génétique particulier, très visible dans le dessin du duvet du caneton.

Solid décrit un animal dont le plumage est essentiellement constitué d'une seule couleur.

Self correspond à une uniformité encore plus poussée de la pigmentation, qui concerne également les parties nues comme le bec et les pattes.

Un atipico peut donc présenter un plumage très uniforme sans que le mot atipico signifie automatiquement self. Plusieurs de ces caractères peuvent également se retrouver sur un même animal. C'est précisément ce que nous allons pouvoir observer sur nos jeunes noirs atipico en grandissant.

Et le blanc dans tout ça ?

Là encore, « blanc » ne désigne pas nécessairement un seul mécanisme. Chez le Barbarie, plusieurs facteurs génétiques peuvent produire des zones blanches ou modifier leur répartition.

Le Pied (pie) produit une panachure dont l'étendue varie selon le génotype.

Le Whitehead, également appelé Canizie, concentre notamment le blanc sur la tête.

Le Magpie, ou Duclair piebald, correspond encore à un autre mécanisme, avec une répartition caractéristique des zones colorées et blanches.

Deux Barbaries noir et blanc qui semblent assez proches à première vue peuvent donc être génétiquement très différents. C'est une raison supplémentaire de ne pas déterminer un génotype uniquement à partir d'une photographie.

Pourquoi les canetons sont particulièrement intéressants

Chez certaines mutations, le duvet du caneton donne des informations qui deviennent beaucoup moins évidentes une fois l'animal adulte. C'est particulièrement vrai pour l'atipico. Nos petits sauvages et nos petits atipico sont nés des mêmes parents, le même jour et ont grandi ensemble. Pourtant, leur différence était spectaculaire dès l'éclosion.

À l'inverse, certains de nos jeunes qui développent aujourd'hui un plumage gris étaient beaucoup plus difficiles à différencier des sauvages lorsqu'ils étaient encore couverts de duvet. Photographier les reproducteurs dès leur naissance puis à différentes étapes de leur croissance constitue donc une mine d'informations lorsqu'on souhaite travailler sérieusement la génétique des couleurs.

La couleur visible n'est que la partie émergée de l'iceberg

C'est probablement ce qui nous passionne le plus dans ce travail de sélection. Un canard noir peut cacher une dilution récessive. Deux parents d'apparence sauvage peuvent porter tous les deux l'atipico et produire soudain un petit presque entièrement noir. Deux canards bleus peuvent donner des petits noirs, bleus et silver.

Deux animaux présentant des zones blanches comparables peuvent devoir leur apparence à des mécanismes génétiques différents et certaines mutations peuvent rester invisibles pendant une ou plusieurs générations avant que le bon mariage ne les fasse réapparaître.

On peut étudier les pedigrees, choisir soigneusement ses reproducteurs et calculer des probabilités. Mais avec des animaux dont les origines génétiques ne sont pas parfaitement documentées, une part de surprise demeure toujours. C'est aussi pourquoi nous préférons observer, photographier et suivre nos lignées sur plusieurs générations plutôt que de promettre une couleur précise sur la seule apparence des parents.

Cette année, la génétique nous a offert trois petits canetons brun-noir au milieu d'une couvée de sauvages. Nous pensions simplement avoir fait naître une nouvelle génération de Barbaries.

Eux avaient manifestement décidé de nous donner un cours de génétique

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